Longtemps la raquette à neige semble avoir été le « parent pauvre » des pratiques hivernales en Queyras. Même si le congrès national des accompagnateurs en montagnes vient de se tenir fin novembre à Brunissard (pour rappeler que ce métier est bien né ici, voilà 30 ans, à l’initiative de quelques pionniers dont Jacques Cadier), la pratique « moderne » de la raquette à neige a plutôt débuté du côté de la Haute-Savoie en 1977. Il faudra bien attendre le milieu des années 80 pour que cette pratique se généralise et même 1993 pour que la prérogative soit officiellement inscrite dans le cursus du diplôme d’accompagnateur en montagne ! (magazine professionnel des accompagnateurs en montagne N°7).
L'accompagnateur Stéphane Simiand accompagne en raquette en Queyras depuis 1999. Ici au Col Lacroix.
Des essais de balades en raquettes organisées se sont exercés dans la foulée des années 70 en Queyras mais il faut bien avouer que la « tradition » du ski reste bien sûr prédominante. Outre la difficulté de trouver des raquettes adaptées en ces temps reculés des années 80, l’engouement pour le ski de randonnée (dont le pasteur Cadier était aussi un vaillant promoteur avec ses fameux « rallyes skieurs ») restait le moyen commun pour aborder alors la nature sauvage hivernale. Même si aujourd’hui toutes les obédiences proposent des sorties raquettes, les guides de haute montagne et les moniteurs de ski ayant aussi cette prérogative, on peut dire que le Queyras ne généralisera cette pratique que tardivement…
A l’heure de l’écotourisme et des espaces nordiques, la raquette semble avoir pris une belle revanche. Aujourd’hui, elle est autant l’attribut des amoureux de la nature que des free riders qui doivent bien monter avant de redescendre. Encore ne faudrait-il pas oublier que ce concept de « découverte » de la montagne hivernale est bien une invention des accompagnateurs en montagne. On aimerait dès lors un partenariat fort avec le parc qui, conscient des dangers que représentent les pratiques hors pistes pour la faune hivernale (les accompagnateurs ont toujours été également sensibles à ce sujet), reste aussi un des vecteurs de découverte du territoire notamment par le biais de l’éducation à l’environnement. A quand un grand projet fédérateur en faveur des classes de découverte qui sont un élément essentiel de notre économie hivernale hors saison ?
Pour résumer, nous pouvons donc dire que la pratique moderne de la raquette à neige en Queyras s’est développée « doucement » à partir des années 80. Mais avant ? Existe-t-il un passé et une « tradition » en ce domaine au-delà des pionniers touristiques soixante-huitards ?
Jean Simiand, père de l'accompagnateur, en ski vintage dans la casse déserte du Col d'Izoard vers la fin des années 1970
L’usage veut que la raquette à neige ait été aussi le parent pauvre du chasseur alpin. Très vite elle fut détrônée par le ski. Les militaires des Hautes-Alpes sont des précurseurs en ce domaine. Bien avant les sections d’éclaireurs skieurs des années 1930, on relie les forts d’altitude même en hiver. Les lettres de Charles Crozat, médecin militaire au Fort de l’Olive en briançonnais vers 1910 (éditions Transhumances) apportent des témoignages de déplacements hivernaux en ski et en raquettes. Chaque trouffion en ramène une paire à la maison. Léon Thuriet par contre, Lieutenant « enseveli » au refuge du Col Agnel en 1895 (éditions Transhumances), semble peiner lors de ses sorties à pied dans la neige profonde…
En effet, même si des rapports parlent de l’introduction de skis scandinaves en France dès 1838, les premiers essais civils ne débutent qu’en 1879 avec l’alpiniste Henri Duhamel. Les « escouades franches » militaires ne furent fondées qu’à partir de 1889 pour assurer la permanence des forts du Briançonnais (Militaria magazine). L’usage du ski et des raquettes se généralisera surtout avec le Capitaine Clerc du 15-9 qui affirme même l’évidente supériorité du ski sur la raquette durant l’hiver 1902 (supériorité relative puisque l’apprentissage du ski est très long alors que la raquette reste accessible à tout un chacun immédiatement). L’anecdote veut que les premiers matériels aient été ramenés de Norvège (Les Troupes Alpines, les patrimoines, éditions le Dauphiné).
Jeunes d'Arvieux en ski à Furfande vers 1930, parmi eux Alexis Cezary (2e en partant de la gauche) grand-père maternel de l'accompagnateur.
Pendant son service militaire dans les chasseurs alpins, à la même époque, Alexis Cezary gravit notamment le Mont-Blanc à ski avec sa section et il participait également à des championnats de saut à ski.
Pourtant la raquette existe au moins depuis le néolithique. Elle serait d’origine caucasienne. Des migrations l’auraient emportée avec elles jusqu’en Scandinavie et en Amérique du Nord par le détroit de Béring (Wikipédia).
Les vieilles raquettes en bois qui ornent les murs des « chalets » du Queyras, en trophées figés d’authenticité, ne seraient donc que des répliques de matériel importé fabriquées par quelques chasseurs alpins vers 1900, peut-être améliorées vers 1930... A noter d’ailleurs que ces modèles seront très peu utilisés lors du « réveil » de la raquette de la fin des années 70 au profit de raquettes « algonquines » mieux adaptées à la marche, importées du Canada… (magazine professionnel des accompagnateurs en montagne N° 7). Le grand nord américain fait tout de suite plus exotique. Le Queyrassin des Escartons préférant visiblement rester terré chez lui pendant l’hiver telle une marmotte… Nous pourrions donc en rester là.
En fait, d’autres sources (Militaria Magazine) nous disent que la raquette, déjà utilisée par des « paysans », fut introduite en février 1891 au 12e bataillon de chasseurs basé notamment à Embrun. Elles étaient achetées dans le « commerce ». Ces premières raquettes, peu pratiques, étaient des cadres de bois plus ou moins ronds ou trapézoïdaux avec des cordages tressés.
Que nous dit le Dictionnaire du Patois du Queyras, de Chabrand et Rochas d’Aiglun, paru en 1877 ?
Chastouès : raquettes qu’on met aux pieds pour marcher sur la neige.
On voit donc que le Queyrassin pratique la raquette à neige au moins depuis 1877 et il y a fort à parier que cette raquette patoisante fut inventée bien avant la publication de ce dictionnaire… Y-aurait-il eu quelque communauté algonquine en Queyras ? Encore un coup des Vaudois ? Disons juste que si le Queyrassin faisait de la raquette, le plus souvent pour des raisons « pratiques » (contrebande, braconnage…), il n’éprouvait pas le besoin ou la nécessité de s’en vanter… Rappelons aussi que lors des grandes sagas d’alpinistes de la fin du XIXe siècle, les premiers excursionnistes qui arrivèrent au sommet du Pic de Rochebrune y trouvèrent une croix plantée…
Le patois du Queyras, partie intégrante de la grande langue d’Oc, est donc riche de sens. Signalons d’ailleurs les variantes du mot « chastouès » en « rashtiès » (Arvieux) ou le plus souvent « chastrès » qui donne même « enchastré » à Ristolas (perte du S féminin pluriel commun aux vallées vaudoises). Quant à savoir si ce « enchastré » est la contraction de « en chastré » (en raquettes) ou un dérivé de « enchastre » (cadre), ce qui est plutôt logique pour désigner l’armature des raquettes, la question demeure…
Depuis quand peut-on vraiment dater la pratique de la raquette en Queyras ?
Le problème semble dur à élucider.
En fait divers sites internet font plus ou moins le même constat sur l’origine « française » du mot raquette concernant la neige.
Une colonie française débarquée en Acadie, en Amérique du nord, dès 1608, adopte les « souliers de neige » des indiens pour se déplacer en hiver. Bien vite ces outils seraient baptisés raquettes car leur forme rappelle les « rachètes » utilisées pour le jeu de paume.
Au cours de la période 1763-1775, l’armée royale française s’en serait même équipée, lors de la fondation de la Nouvelle-France ainsi que lors des batailles avec les indépendantistes américains contre les Anglais (près des frontières du Québec et au Nord de la Nouvelle Angleterre). Malheureusement aucun de ces sites ne cite ses sources… Si un travail plus complet sur le sujet existe, je n’en ai pas connaissance.
Si le dictionnaire du patois du Queyras de 1877 cite explicitement le mot « raquette », c’est que l’outil « acadien » était vraisemblablement connu.
Ces premières raquettes ont-elles été importées dans les Alpes à des fins « populaires », quand, par qui, comment ?
Existait-il déjà des modèles « alpins » hérités du néolithique ? N’oublions pas que les premiers peuplements alpins, dont les Quariates faisaient partie, avaient aussi des origines caucasiennes…
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